Illustration : Louis-Ferdinand Céline

L'anarchisme n'est pas, contrairement à ce que l'on pourrait penser, un mouvement d'opposition univoque.

On peut répertorier dans ce domaine trois tendances dominantes : d'abord un anarchisme brut, dont le géniteur est Max Stirner qui rejette les données humanistes traditionnellement admises et qui met en valeur un individualisme exclusif. Ensuite un anarchisme de gauche issu de la philosophie des « Lumières », qui vise à l'émancipation des peuples et à l'exercice du pouvoir politique par tous, au prix d'actions violentes et radicales. Enfin un anarchisme de droite, ou aristocratisme libertaire, qui constitue une remise en question radicale des principes de 1789, non pas dans une perspective contre révolutionnaire, mais au nom d'une révolte individuelle contre tous les pouvoirs institués.

La définition donnée de l'anarchisme de droite est une révolte individuelle, au nom des principes aristocratiques, qui peut aller jusqu'au refus de toute autorité instituée. L'anarchiste de droite n'est pas un simple individualisme.

Il refuse la démocratie, les normes rigides des pensées et des comportements nés de la révolution industrielle, défend les valeurs aristocratiques traditionnelles de la France. Il est important de préciser que ce flou culturel, cette connotation indécise qui s'attache à l'expression « anarchisme de droite » tient plus du discrédit et de l'occultation dont il a longtemps souffert dans le monde des idées dominé par l'idéologie démocratique que de l'aspect paradoxal, difficilement saisissables de l'anarchisme de droite.

I Le refus de la démocratie

C'est le fondement même de l'anarchisme de droite, toute l'idéologie se construit en effet sur une opposition absolue au postulat égalitaire de 1789.

Ce qui choque les anarchistes de droite dans l'idéologie démocratique c'est la référence constante qu'elle implique aux critères quantitatifs.

Cette affirmation est particulièrement significative, car non seulement les anarchistes de droite ne reconnaissent nullement la prééminence du nombre, mais considèrent la dimension collective néfaste à l'homme.

Donc situer toute ambition politico-philosophique dans une perspective quantitative, comme le font les démocrates, conduit nécessairement à un nivellement intellectuel et moral qui « met en danger l'intelligence, les capacités créatrices et la singularité », selon Michel-Georges Micberth.

Prétendre parler au nom du peuple, des masses et des hommes est un coup très grave porté contre la véritable loi de l'espèce qui que la majorité vivent à l'unisson de l'élite, c'est-à-dire de ces hommes rares compétents et moralisés, qui conçoivent décident et prennent seuls les vrais risques. « C'est en étant capable de mourir pour une chose incompréhensible au plus grand nombre, qu'une petite race d'hommes a réussi pendant des siècles, à se faire respecter du troupeau » (Anouilh). Céline écrit : « Il n'y a que des exploiteurs et des exploités, et chaque exploité ne demande qu'à devenir exploiteur. Il ne comprend pas autre chose. Le prolétariat héroïque égalitaire n'existe pas. ».

D'où le dégoût profond ressenti par les anarcho-droitistes, face à « La division de l'Humanité en deux fractions à peu près égales : les bourreaux et les victimes » (Darien), et dans ce contexte de démocratisme grandissant, à l'égard de tout ce qui est foule, brassage indifférencié, mouvements de masses, prédominance quantitative.

Définir la liberté comme un principe collectif semble incohérent. La liberté se choisit se construit grâce à la volonté et l'énergie, et ne peut être choisie que par un petit nombre.

Le refus de la démocratie apparaît donc comme un principe philosophique. L'anarchiste de droite réfute donc la République. Elle symbolise la décadence à la fois morale et politique. Il juge le système politique instable, corrompu et inefficace.

Selon lui, la bourgeoisie détient en fait le pouvoir et déguise sa domination sous un semblant démocratique qui conduit à une tyrannie collective. Les anarchistes de droite ne trouvent pas dans les principes et les réalités démocratiques, leur univers moral et politique.

II La haine des intellectuels

Les anarchistes de droite haïssent les intellectuels non seulement car ils sont les inventeurs de la démocratie mais aussi car ils stigmatisent l'enfermement de certains penseurs dans le monde des idées.

Ils dénoncent un entêtement spécifique doublé d'impuissance, critiquent un agenouillement devant l'esprit du temps et soulignent surtout un divorce entre la pensée et la réalité qui constitue dans la perspective anarcho-droitiste un péché capital.

L'hostilité n'est pas liée des options partisanes ; elle vise tout ce qui est d'obédience strictement théorique, tous ceux qui font passer leur goût de l'hypothèse et de la métaphore avant le sens de l'expérimentation et les dures leçons de faits.

Les intellectuels ne sont seulement des créateurs littéraires ou des bâtisseurs de systèmes philosophiques ; ils ont pour ambition de déterminer de nouvelles et grandes orientations politiques et d'intervenir dans le domaine de l'action leur confusion et leur irresponsabilité représentent donc pour les anarchistes de droite, un réel danger.

Car toujours pour les anarcho-droitistes les intellectuels pensent contre l'homme, contre son présent et son devenir, en allant dans le sens de ses faiblesses, et en popularisant un goût pour l'abstraction et l'irréalité qui ne peut qu'éloigner l'homme, d'une interprétation correcte des faits.

III Une révolte constitutive pour un idéal libertaire et aristocratique

Peu soucieux de plaire ou de déplaire, quoique enclins (parfois) aux morceaux de bravoure littéraires, les anarchistes de droite ne limitent pas leur quête de la vérité à une critique radicale de la réalité et des principes démocratiques ainsi qu'à l'expression d'une hostilité dirigée contre les intellectuels ; ils manifestent une opposition tout aussi violente à l'endroit des institutions qui structurent la société et qui, émanations directes ou indirectes du pouvoir républicain, ne s'appuient, selon eux sur aucune légitimité réelle.

Toutefois, cette critique de la validité idéologique de tous ces pouvoirs institués n'explique pas à elle seule la violence de leur refus ; il y a d'autres raison qui les conduisent à rejeter sans nuance les structures dominantes :

tout d'abord la conviction que celles-ci reconduisent les rapports de force immémoriaux destinés à asservir les individus et à freiner l'exercice normal de l'intelligence ;

ensuite le mépris qu'ils éprouvent pour l'appétit d'honneurs et de puissance qui habite la plupart des hommes, et qui permet l'immuabilité de rapports sociaux dénaturés ;

enfin, cette certitude selon laquelle les grands corps institutionnalisés menacent gravement le bien le plus précieux de l'homme : la liberté.

La révolte est, pour les anarchistes de droite, un devoir intellectuel et moral, à la fois un acte de (légitime) défense de l'intelligence et un test infaillible de la qualité des êtres.

On comprend face à cette révolte profonde que leur souci a toujours été de se démarquer définitivement non seulement de la morale commune, de celle des « biens pensants », mais de toute récupération idéologique, au risque de devenir a tout jamais des écrivains maudits, bourreaux des autres, et d'eux-mêmes, non par une quelconque perversion de la pensée, mais par goût de la vérité, dite, écrite et recherchée jusqu'à l'excès.

L'anarchiste défend l'idée qu'il faut responsabiliser les hommes. L'anarchiste de droite propose une philosophie du " moi ". Ce " moi " se doit d'être violent, exigeant, lucide et créateur.

L'anarchiste défend l'aristocratisme qui est pour lui la recherche perpétuelle de l'excellence à travers les valeurs que sont l'honneur, la fidélité.

En conclusion, l'anarchisme de droite, mouvement libertaire qui est né au 19ième siècle dont on trouve les racines dans la philosophie baroque et libertine n'est pas l'appellation vague et ambiguë d'une révolte égocentrique qui trouverait ses aliments littéraires dans un sursaut d'individualisme.

L'anarchisme de droite est une quête insistante de la vérité parfois rageuse et exacerbée et débouche sur un nouveau mode d'être et de penser pour la conscience humaine.

Dans cette perspective, le refus de la démocratie n'apparaît pas comme un combat inespéré contre une fin inéluctable. Mais plutôt comme l'un des derniers bastion où puissent encore se réfugier l'intelligence et la singularité humaine. Il est à noter que les aspirations libertaires qui sont prônées ici apparaissent indissociables des exigences morales les plus rigoureuses et que l'intérêt de la tentative anarcho-droitiste réside dans l'effort accompli par les anarchistes de droite pour créer une synthèse entre l'anarchisme, l'expression de la liberté la plus totale, l'aristocratisme, et la reconnaissance de valeurs supérieur à l'individu.

BIBLIOGRAPHIE :

  • François Richard, Les anarchistes de droite, Collection Que sais-je, PUF, 1991 Ce livre est une synthèse de toutes les pensées anarcho-droitistes et permet une vision globale de ce que représente le mouvement. Il est complet et n'est pas un manifeste pour l'anarchisme de droite. L'auteur fait preuve de rigueur pour le rendre le plus objectif possible.
  • Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Collection Folio, Gallimard, 1952 Cet ouvrage permet d'appréhender l'anarchisme de droite dans la littérature.